« Sacrifier sa vie familiale pour réussir professionnellement » : à l’hôpital, le dilemme des femmes médecins

À la veille de la journée internationale des droits des femmes, une étude dresse un tableau peu reluisant des conditions des femmes médecins. Entre horaires à rallonge et réflexions de leurs supérieurs, elles se retrouvent souvent confrontées à un choix entre leur travail et leur vie de famille.

À la veille de la journée internationale des droits des femmes, c’est un constat alarmant que dresse cette étude, réalisée par l’intersyndicale APH (Action Praticiens Hôpital) et les Jeunes MédecinsBasée sur les réponses de 3 150 praticiens de l’hôpital public, elle s’intéresse à la féminisation du secteur et aux difficultés rencontrées par les professionnelles de santé.

Le 31 décembre, on souhaite « la bonne année, et surtout pas d’enfant »

À 33 ans, Linda est anesthésiste-réanimatrice dans un grand hôpital public. Maman depuis 2017, elle se souvient de son entretien d’embauche, pour un CDD de deux ans : « J’ai eu droit à la phrase-type : ‘évidemment, pendant ces deux ans, pas d’enfant.' » À l’époque, elle acquiesce, préférant de toutes façons privilégier sa carrière. Sauf qu’un an et demi plus tard, les choses changent et Linda tombe enceinte. « Ce qui est drôle, c’est qu’au réveillon, on m’a souhaité ‘la bonne année, et surtout pas d’enfant’. Et en fait, si, il y en a eu un. » Et pas sans conséquences.

« Il y a eu de petites réflexions, de l’incompréhension. Pas grand-chose, mais quand on a déjà de la culpabilité inscrite en nous, ça joue sur le moral. » – Linda

La jeune femme, qui avait pour habitude de finir « à 21 heures 30 – 22 heures quasi-quotidiennement« , décide de lever le pied pendant sa grossesse et de débaucher vers 19 heures 30 – 20 heures. « Et ça a été vécu comme un désinvestissement de la part de mes chefs. Ils n’ont pas apprécié. » Autre exemple : « Pendant une visite de trois heures, où il fallait rester debout, je m’asseyais. Et ça perturbait énormément mes supérieurs. _Ils auraient préféré une femme qui subit_, et qui souffre en silence. »

« La moitié des femmes médecins travaille plus de 50 heures par semaine »

Le cas de Linda est très loin d’être isolé, confirme Nicole Smolsky, anesthésiste-réanimatrice aux Hospices civils de Lyon et présidente d’honneur du syndicat APH. « Il y a de plus en plus de jeunes femmes médecins, mais cela n’a pas été anticipé ni organisé. 56 % des femmes travaillent plus de 50 heures par semaine, les jeunes femmes font au moins une astreinte ou une garde par semaine. »

« C’est forcément difficile de mener cela de front avec le fait de s’occuper de ses enfants, donc on arrive à une autocensure de certaines femmes qui se disent que pour arriver à avoir une carrière professionnelle, il faut sacrifier sa vie familiale. » – Nicole Smolsky

D’après les résultats de l’étude, près de la moitié (47 %) des praticiennes de moins de 45 ans ressentent des discriminations professionnelles liées à leur sexe. Elles sont sept sur dix à penser que leur carrière aurait été différente si elles avaient été des hommes. En outre, une femme sur trois considère que la grossesse a pénalisé leur carrière.

Les statistiques traduisent des difficultés profondes chez les femmes médecins

La pression professionnelle peut avoir des répercussions réelles sur la santé des praticiennes. Actuellement, il est possible d’arrêter les gardes de nuit à partir de trois mois de grossesse. Or, six femmes sur dix ne prennent pas ce congé. « Les gardes représentent une large partie du salaire, et certaines ne peuvent pas s’en passer« , explique Nicole Smolsky.

La liste des points noirs ne s’arrête pas là. 62 % des femmes médecins décrivent un état d’épuisement chronique, contre 46 % chez les hommes. De même, seule une femme sur cinq a posé un arrêt de travail en 2018, mais 58 % ont été malades… sans s’arrêter pour autant, que ce soit à cause de leur charge de travail ou des répercussions sur leurs collègues.

Changer les mentalités au sein de l’hôpital public

L’intersyndicale APH et Jeunes Médecins compte désormais faire remonter les conclusions de son étude au niveau ministériel, et espère des retombées rapides sur des actions concrètes.

Parmi les pistes d’amélioration évoquées : la création d’espaces pour les mères qui souhaitent allaiter sur leur lieu de travail, l’accès aux crèches hospitalières (aujourd’hui réservées en priorité aux aides-soignants et infirmiers) « qui sont les seules adaptées aux horaires des médecins » ou encore la mise en place de plateformes pour signaler les discriminations et le harcèlement. « Tout cela doit permettre de vaincre l’omerta autour de ces problèmes qu’on rencontre dans les hôpitaux« , conclut Nicole Smolsky.

https://www.franceinter.fr/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *